HUG : Lutte des aides-soignantes pour la reconnaissance professionnelle et salariale

Une grève largement suivie, un bon accord et des résultats salariaux significatifs

Que de chemin parcouru par les aides-soignantes HUG ! La fonction a été réévaluée une première fois après 2 jours de grève en 1998. Et les aides-soignantes de remettre la compresse dès 2009, en mesurant clairement qu’en période de crise, se lancer dans une lutte pour la reconnaissance professionnelle et salariale de la profession n’allait pas être une mince affaire. La magnifique grève de 14 jours étalés sur 5 semaines, entre le 13 octobre (assemblée de 150 aides-soignantes qui a voté l’avis de grève) et le 17 novembre (Assemblée des 180 grévistes dont 75% ont ratifié l’accord dans la joie et l’allégresse tant la conviction était grande que l’accord obtenu n’était pas un pis-aller, mais une vraie conquête) est l’aboutissement d’une lutte déterminée et de longue haleine d’une profession soignante très majoritairement féminine, qui, jusque là, était peu portée sur les mouvements de grève de longue durée. La bonne tenue de la grève et les résultats obtenus sont également le fruit d’un mouvement qui a été unitaire, porté par les deux syndicats historiques et combatifs des HUG, le SIT et le SSP. En dépit des différences d’appréciation et des divergences finales qui ont conduit le SSP à claquer la porte et à refuser de signer l’accord malgré le vote très largement majoritaire de l’Assemblée, en dépit des tensions et des débats vifs qui ont pu ternir par brefs moments la bonne tenue générale du mouvement, le SIT, grâce à cette expérience, renforce également quelques-unes des valeurs syndicales qui guident son action depuis toujours.

L’unité d’action entre les syndicats représentatifs des salarié-e-s est plus que jamais nécessaire et préférable à des voies syndicales solitaires, que privilégie ces derniers temps le SSP. Les salarié-e-s, pour aboutir dans leurs revendications, ont besoin que les divers syndicats dans lesquels ils se reconnaissent apportent toutes leurs compétences, expériences, propositions et pistes pour améliorer le rapport de force et négocier les meilleurs résultats possibles. Se priver, pour des raisons idéologiques, de l’apport des uns et des autres se fait au détriment des intérêts des salarié-e-s, car aucun syndicat tout seul n’a la science infuse et la recette pour aboutir sans l’apport des autres.

Mouvement de longue haleine préparé en profondeur

Le mouvement de grève n’a pas surgi de but en blanc. Au contraire, il a été précédé par un travail en profondeur, semé d’embûches, que la détermination a su surmonter : réflexion sur la profession par un groupe de travail aides-soignantes SIT dès janvier 2009, puis élargissement au SSP pour interpeller la direction, élaboration d’un projet syndical de nouveau cahier des charges, négociations entre la direction et les syndicats sur le nouveau cahier des charges, entrée en vigueur de celui-ci le 1er décembre 2009, transmission par les HUG au DARES de la demande de réévaluation de la fonction en janvier 2010. Puis les premières grandes Assemblées et une grande manifestation en mai 2010 pour demander au Conseil d’État de faire évaluer la fonction par le système d’évaluation. Dès septembre 2010, premières séances avec le Conseil d’État, puis étude externe devant l’aider à déterminer qui, d’entre les HUG et les syndicats, avaient raison en matière d’évolution profonde de la profession les dix dernières années. Dès 2010 donc, premières décisions difficiles à prendre par les Assemblées régulièrement convoquées : faut-il, oui ou non, entrer dans une étude dès lors que l’on sait que l’on a raison ? Si l’étude externe, dont les résultats ont été connus le 27 septembre 2011, a requis du temps entre la rédaction du mandat, son exécution et la présentation des résultats, force est de constater qu’elle a consolidé le dossier. Pour les aides-soignantes, le fait qu’une universitaire dissèque sur 60 pages l’évolution profonde du métier, et constate que l’aide-soignante assure désormais le rôle de principal interface entre le patient et l’équipe soignante fut un carburant pour se lancer en grève. Cette préparation en profondeur a été importante pour le mouvement. Elle a véritablement fait prendre conscience à un maximum d’aides-soignantes que la revendication de reconnaissance professionnelle et salariale était non seulement légitime mais motivée et argumentée.

Grève déterminée, largement suivie, haute en couleur et en slogans

Dès le premier jour de grève, la détermination et la bonne humeur étaient au rendez-vous et n’ont pas fléchi. Selon le SIT, le mouvement de grève et les manifestations ont concerné environ 500 aides-soignants-es sur 1200. Les Assemblées de grève ont compté entre 150 et 250 grévistes. C’est énorme lorsque mesuré aux mouvements précédents de personnel soignant, et pour une durée jusque là sans précédents dans les HUG. La manière de compter les grévistes a son importance. Pour le SIT, la colonne vertébrale d’un mouvement de grève, ce sont les grévistes à plein temps, qui déterminent le mouvement depuis le début. Mais une grève, pour se renforcer et pour tenir, doit rester ouverte à toute participation en cours de route. Ouverte aux grévistes « intermittents », soit les collègues qui ont fait deux jours par ci, trois jours par là. Et ouverte aussi aux derniers arrivant-e-s, même, et peut être surtout, lorsqu’il s’est agi, les derniers jours de grève, d’accueillir les collègues de la gériatrie peu vues jusque là. Cette ouverture est indispensable même lorsque difficile à gérer en Assemblée, car elle exprime toutes les manières qu’ont les salarié-e-s de se rapporter au mouvement.

Reconnaissance professionnelle et/ou reconnaissance salariale ?

La revendication initiale du mouvement était la suivante : la reconnaissance professionnelle et salariale par une réévaluation de la fonction au moyen du système légal en vigueur et le coulissement de la classe 7 à la classe 10.

Qu’il le soit dit clairement : la classe 10 a été décidée en 2009 en Assemblée dans le seul but de s’approcher un maximum de l’obtention de deux classes supplémentaires, et ne pas se contenter d’une, comme en 1998 lorsque deux classes étaient demandées. Si 2 ou 3 classes de plus étaient demandées, comment se fait-il que l’accord, qui ne stipule qu’une classe de plus, soit jugé bon et par l’Assemblée des grévistes, et par le SIT ?

Le débat sur reconnaissance professionnelle/reconnaissance salariale a été largement thématisé lors des Assemblées dès le 6e jour de grève, le 3 novembre, suite à la première décision du Conseil d’État de n’accorder qu’une classe de plus et seulement aux aides-soignantes diplômées, en mettant sur la table 3,9 millions devant couvrir également les aides-soignantes des autres établissements.

C’est lors de ces Assemblées que le personnel, suite aux démonstrations pédagogiques du SIT étayées par la production, jour après jour, de divers tableaux chiffrés, a pris connaissance en profondeur des éléments des lois et règlements qui régissent le personnel des services publics. Le nouveau système salarial prévoit des annuités fortes (160 francs) pour les personnes en début de carrière, mais des annuités faibles après 11 ans de service (45 francs). Or la majorité des aides-soignantes est en place depuis plus de 15 ans. Les 200 aides-soignants des blocs opératoires, des urgences et des soins intensifs bénéficiaient déjà d’un code de spécificité les colloquant en classe 8. Dès la classe 9, le montant de la prime EPM (prime dégressive selon la classe pour les bas salaires des HUG) diminue de 70 francs mensuels par rapport au montant servi aux classes 7 et 8.

A quoi bon passer de classe 7 en 9, si l’augmentation salariale pour les personnes en place depuis longtemps serait minime à cause du faible montant de l’annuité, encore diminué par l’apport moindre de la prime EPM ? Or le personnel étant séparé en plusieurs catégories (classes 5, 6, 7, 8, avec ou sans prime de gériatrie), il fallait amenuiser au maximum les divisions internes pour tirer au plus à la même corde, stratégie syndicale de base, visant la durée, qui a toujours fait ses preuves, y compris pour les batailles futures. Les propositions que nous avons développées à cet égard ont été les suivantes : pourquoi ne pas partager entre toutes, de manière égale, la somme mise en jeu par le Conseil d’État, quitte à malmener le système de coulissement traditionnel d’une classe à l’autre ? Voilà les mécanismes, qui, pour ceux qui veulent s’y pencher permettent d’expliquer ces augmentations mensuelles de 164.- à 282.-, un montant que bien peu de travailleurs-euses ont pu obtenir ces dernières années, et que les aides-soignantes peuvent s’enorgueillir d’avoir arrachées par leur lutte.

Pour obtenir ces résultats, un peu de recul montre que le rapport de force ou la grève, aussi long soit-il, ne suffit pas : seul, il conduit à l’impasse, à un blocage des parties sur des positions inconciliables, obligeant alors souvent une escalade destructive ou à l’intervention de tiers.

Lors de ces débats reconnaissance professionnelle / reconnaissance salariale, la position du SSP a été surprenante. Si le discours reconnaissance professionnelle sans augmentation salariale ou avec une faible augmentation salariale (+ 2 classes selon le système légal) peut tout à fait être compris pour les classes moyennes des services publics, qui ont déjà un salaire de départ conséquent, tel n’est, à notre avis, pas le cas pour les basses classes des HUG, dont les aides-soignantes, pour lesquelles le salaire à l’engagement en classe 7 n’est que de 4’500 francs.

Le mouvement aurait-il pu se renforcer ?

Après la première décision inacceptable du Conseil d’État le 3 novembre, le mouvement après 6 jours de grève s’est-il renforcé ? Un peu, mais pas de manière significative. Si le nombre de grévistes avait augmenté de 50% ou même de 25%, il aurait été possible d’aller plus loin. Mais avec une faible augmentation, il s’agissait de ne pas gaspiller les forces cumulées jusque là et d’inventer des solutions nouvelles crédibles, en triturant les données pour en tirer des voies inédites, souvent invisibles avant le début du conflit. Le Conseil d’État ayant d’emblée bloqué la voie à une classe 10, et même 9, l’astuce a été de passer par la 8, mais en la boostant de toutes les manières possibles, en augmentant le mécanisme de coulissement au maximum. Au final, les augmentations sont, dans la majorité des cas, meilleures qu’avec une classe 9 en coulissement traditionnel, qui aurait privilégié les jeunes seulement, alors que la majorité des aides-soignantes a plusieurs années d’expérience.

L’intégration à l’accord des autres établissements

Le SIT a toujours défendu le principe qu’à une fonction, à une formation, doit correspondre un même salaire dans les services publics et le secteur subventionné. Le Conseil d’État voulait bien inclure les aides-soignantes des autres établissements en simultané dans l’accord HUG, mais seulement le personnel diplômé et avec 3,9 millions à se partager entre tou-te-s. Or, si le personnel non diplômé est peu nombreux dans les HUG (117 aides-soignantes), il est très nombreux dans les EMS (1300 aides-soignantes non diplômées sur 2000 au total). En outre, lors des précédentes réévaluations, les autres établissements ont toujours bénéficié des résultats des luttes des HUG, mais avec un certain temps de décalage. C’est à ce stade que l’Assemblée des grévistes HUG a fait savoir que, dans un premier temps, ce montant devait couvrir les revendications HUG en priorité et qu’il fallait que le Conseil d’État trouve un autre montant pour les autres établissements. Cette exclusion momentanée était tactiquement juste. Le SIT s’est d’abord battu pour faire inclure dans l’accord le personnel HUG non diplômé. Une fois le principe d’accorder une classe de plus par le coulissement direct également aux non diplômé-e-s HUG acquis, tout a été mis en œuvre pour que l’accord soit élargi au personnel des autres établissements, dont le personnel non diplômé des EMS, qui en bénéficiera dès le 1er janvier 2013 pour autant que le travail paritaire sur l’actualisation du cahier des charges soit effectué selon l’accord.

Pour le SIT, cette magnifique lutte est la preuve qu’il peut exister un syndicalisme de terrain, combatif et déterminé, qui cherche à hisser la barre jusqu’au point de rupture, mais sait aussi construire des propositions pour trouver une issue, dans l’axe de nos objectifs à long terme, mais aussi concrètement dans l’intérêt des salarié-e-s, tant en matière de reconnaissance qu’en matière sonnante et trébuchante, qui est aussi une forme de cette reconnaissance. Et sur ce plan, le 75% de l’assemblée des aides soignantes a plébiscité l’accord.

Manuela Cattani et Julien Dubouchet

Extrait de Sit-info de décembre 2011